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Tranche de Vie Créé le : 06 mai 2007 09h49 par emmanueldax Modifié le : 05 déc. 2009 11h31 Visité : 2066 foisCette semaine : 0 fois
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Quel est donc l’objet de ce blog ? Eh bien, ne comptez pas sur moi pour vous faire part de mes états d’âme et de mes tourments, revendiquant haut et fort le droit à la décence, à la pudeur! Je vous invite uniquement, sans prétention aucune, à découvrir mon univers : littérature, cinéma, danse contemporaine, musique, … Du bon usage de ce site ou comment éviter d'être pris pour une truffe : Pour bannir toutes publicités intempestives, je vous recommande vivement de changer de navigateur internet. Débarassez-vous d'IE et remplacez-le par Mozilla Firefox accompagné de son plug-in "adblock".
« Le bâton qui est dans mon
sac a appartenu à ma sœur. Il reposait sur l’étagère du lavabo, dans la salle
de bains, un soir que je dînais chez elle. Je l’ai ouvert. J’ai tout de suite
aimé son boîtier. J’ai essayé sa couleur, bleutée dans la lumière du néon.
Posée sur mes lèvres, elle ne colorait pas grand-chose. Mais elle brillait
légèrement, avec des reflets prune. Ma bouche paraissait soudain soignée et
mélancolique.
- Si tu l’aimes, tu le
prends, a dit ma sœur en constatant la nouvelle couleur de mes lèvres. Je ne
l’utilise pas. Il est triste et il ne tient pas.
- Merci, ai-je fait avec
simplicité (je ne voulais pas marquer trop d’enthousiasme pour un objet qu’elle
dépréciait).
J’étais en réalité très
contente. Ma sœur me donne parfois des vêtements qu’elle ne porte plus, des
parfums sont elle s’est fatiguée, un bijou au contact duquel elle est
allergique. Je préfère les objets qu’on me donne aux objets que j’achète. Ils
me semblent mieux choisis, ils me semblent plus désirables.
Plus tard, une jeune femme
brune a levé son verre à ma sœur, dont elle honorait l’hospitalité. Elle était
saoule. Mais nous avions tous bu et – à l’exception de ma sœur que je sentais
embarrassée – personne ne lui en tenait rigueur. Elle portait un coloris très
vif, un vermillon qui débordait le tracé de ses lèvres fines. Ce débordement
m’a inquiétée toute la soirée. J’ai pensé qu’elle faisait son possible pour que
quelqu’un la voie et souhaite toucher ses lèvres. Mais j’étais convaincue que
rien de bon ne pouvait venir d’un désir si brutalement exposé. Un mois après ce
dîner, ma sœur m’a appris que cette jeune femme avait été hospitalisée après
une absorption massive de tranquillisants. Je me suis dit qu’il ne fallait pas
laisser déborder le vermillon, que c’était une très mauvaise stratégie. »
« Elle
s’est allongée. Elle ferme les yeux. Elle est orientée. Voilà. Le soleil, il
est là, elle le sent qui rend tout orangé, chaud, derrière ses paupières. Le
soleil est encore adouci par un voile de nuage mais elle le sent. Elle est
orientée. Vraiment. Elle ne demande rien de plus. Qu’on la laisse là. Que ça
dure. Que personne ne la déloge. Qu’on ne vienne surtout pas lui dire ce qu’on
fait d’elle l’année prochaine.
C’est
comme si elle dormait mais elle voit passer derrière ses paupières chacun des
professeurs de cette année.
C’est
eux qui vont décider tout à l’heure.
Elle
sait qu’avec les notes qu’elle a elle ne peut rien espérer de bon.
Elle
sait aussi qu’elle n’en peut plus de flotter comme elle flotte. Elle voudrait s’arrimer
à son ancre. Elle voudrait juste qu’on la laisse dessiner, peindre. Elle
montrerait alors qu’elle est capable. Oui, elle st capable d’être ailleurs que « dans
la lune » comme ils disent tous. Elle peut être bien présente. Quand elle
dessine, tous ses sens sont là, vibrants, vifs. Et son intelligence aussi. […]
En
arts plastiques, elle a de bonnes notes. Sa mère y jette à peine un œil. Elle
regarde les maths, le français, et toutes les autres matières. Musique, dessin,
elle s’en fout. Elle dit que c’est pas avec ça qu’on fait une vie. Mais avec
quoi on fait une vie, hein ? Avec un boulot et la télévision ?
Soudain
le soleil éclate en fragments rouges, vifs, derrière ses paupières.
Elle
ne parle pas. Elle crie. Elle crie vers les nuages là-bas qui filent, libres.
Elle crie vers le soleil qui s’est dégagé complètement de la grisaille, qui
vibre.
Toute
la colère est là, à nouveau. Elle se lève, se penche à la balustrade. Mais qui
va comprendre, enfin, que pour elle la vie, c’est les couleurs, la musique, le
rythme des pas des autres qu’elle peut écouter longtemps, dont elle aime saisir
les variations, et les silhouettes qu’elle observe. Depuis toute petite c’est
comme ça qu’elle vit. Pourquoi à l’école n’y a-t-il pas de place pour des gens
comme elle ?
Ils
ne sont pas tous pareils, les gens quand même !
En
histoire ils ont appris que les grandes civilisations développaient des formes
d’art raffinées. Alors dans quelle civilisation elle vit, elle ? Puisque l’art,
ici, dans cette école, ne compte pas ! Elle est arc-boutée, bras tendus,
contre la balustrade. Elle lève les yeux. Le ciel, les nuages, le soleil
accompagnent sa colère. Elle voudrait que tout bascule, que tout change. Elle
se penche. Elle se penche…
-
Oh ! qu’est-ce que tu fais là ?
La
voix du factotum vient de la sortir de son éblouissement. »
« Je
me réveille à Montpellier, alertée par une odeur qui me rappelle que j’ai faim,
très faim. Le train est presque vide maintenant. Ma voisine grignote un œuf
dur, laissant tomber, indifférente, de petits bouts de jaune sur sa jupe.
Elle
renferme l’œuf presque intact dans son papier d’argent. N’y tenant plus je lui
demande, étonnée de ma propre audace :
- Est-ce que je peux finir votre œuf ?
Et
une telle question, que jamais il ne me serait venu à l’idée de poser
autrefois, me conforte dans le sentiment que je me suis abaissée moralement plus
encore que je ne l’imagine. Sachant que je suis maintenant un être méprisable,
je ne m’efforce plus, comme je le faisais, à l’absolue décence et à l’honneur,
m’autorisant à marmonner ou à ricaner de manière audible en public, demandant à
ma voisine de train la permission de poser mes dents sur l’empreinte des
siennes, dans la tendre chair métallique du blanc d’œuf cuit. Quelle prière
abjecte, me dis-je, surtout venant d’une femme affligée d’un embonpoint tel que
le mien !
J’ai
rougi fortement. J’ajoute alors :
- Excusez-moi, je ne sais pas ce qui me prend de vous demander ça.
Elle
me retourne son petit sourire crispé qui n’étire qu’un côté de sa bouche et qui
n’atténue en rien l’effrayante affliction logée dans le bleu de son œil, petit
et rond comme un œil d’oiseau. Elle me tend la boule de papier d’argent.
-Allez-y, je n’ai plus faim. […]
Dans
un accès de faiblesse brutal, les larmes me montent aux yeux. Je dégage l’œuf
de son papier. Et je regarde les stries laissées dans le blanc par les dents
réticentes et malheureuses de ma voisine et je mords dans l’œuf en faisant en
sorte que mes propres dents ne s’écartent pas de ces marques, qu’elles les
suivent exactement comme gage superstitieux de ma gratitude. Je voudrais, dans
le même temps, que cela suffise à chasser de ce petit œil clair son morne
désespoir. Car l’abattement de la jeune femme ne me procure plus la moindre félicité.
Est-ce qu’elle ne voit rien
en moi dont elle doive s’écarter avec horreur ? Ou est-ce que ses propres
tourments la distraient au point de lui faire oublier… toute vigilance, au
point de lui brouiller la vue ou de la rendre indifférente à ce qui l’entoure ?
au point de ne pas redouter le mauvais sort qui pourrait s’ajouter à son
malheur présent du simple fait que ma bouche s’écrase là où sa bouche s’est écrasée ? »
« Un
jour, ma mère arriva dans le salon avec un animal à long cou dont la queue
mince et longue terminait dans une prise de courant. […] Ce n’était pas la
première fois que je voyais un aspirateur mais je n’avais pas encore réfléchi à
sa condition. Je m’approchai de lui à quatre pattes pour être à sa
hauteur ; je savais qu’il fallait toujours être à la hauteur de ce qu’on
examinait. Je suivies sa tête et posai ma joue sur le tapis pour observer ce
qui se passait. Il y a avait un miracle : l’appareil avalait les réalités
matérielles qu’il rencontrait et il les transformait en inexistence.
Il
remplaçait quelque par le rien : cette substitution ne pouvait être
qu’œuvre divine.
J’avais
le souvenir vague d’avoir été Dieu, il n’y avait pas si longtemps. […] Soudain,
je rencontrais un frère : l’aspirateur. […] J’avais beau trouver qu’un
Dieu n’a rien à prouver, j’aurais voulu être capable d’accomplir un tel
prodige, une tâche aussi métaphysique.
« Anch’io sono pittore ! »
s’exclama le Corrège en découvrant les tableaux de Raphaël. En un enthousiasme
semblable, j’étais sur le point de m’écrier : « Moi aussi, je suis un
aspirateur ! »
A
la dernière seconde, je me souvins qu’il fallait ménager mes effets :
j’étais censée posséder deux mots à mon actif, je n’allais pas me décrédibiliser
en sortant des phrases. Mais mon troisième mot, je l’avais.
Sans
plus attendre, j’ouvris la bouche et je scandai les quatre syllabes :
« Aspirateur ! » »